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Festival de Cannes 
61e Semaine de la critque 2022 
 
Entrevue

Comme chaque été, la petite Salomé retrouve le village familial, niché au creux des montagnes portugaises, le temps des vacances. Tandis que celles-ci commencent dans l’insouciance, sa grand-mère adorée meurt subitement. Alors que les adultes se déchirent au sujet des obsèques, Salomé est hantée par l’esprit de celle que l'on considérait comme une sorcière.

 

Bonjour Cristèle, c'est super de discuter avec toi, comment vas-tu après tout ce qui s'est passé?

 

Je me sens soulagée et plus légère. J'ai passé plusieurs années à écrire ALMA VIVA. Il m'a fallu m'armer de beaucoup de patience et de persévérance, apprendre à surmonter les obstacles pour faire ce premier long-métrage. Je me sentais déjà libérée lorsque j'ai terminé le film (à la fin du mix son) parce qu'il était à l'image de ce que j'avais rêvé. Je me sentais très satisfaite du travail que nous avions mené avec mon équipe et je savais que nous avions fait un film important. Mais il y a toujours cet inconnu de la rencontre du film avec les spectateurs. On ne sait pas si le film va être assez fort, s'il va trouver son public. Il y a tellement de films qui se font, qui sortent chaque semaine en salle, sans compter ceux qui remplissent les offres à la demande sur les plateformes. Il m'arrive parfois de douter de la possibilité d'exister parmi toutes ces offres, on se sent noyé. Je sais qu'ALMA VIVA est un film puissant et le plus important pour moi c'est qu'il existe. Je n'ai jamais douté de son utilité dans le sens où je sais qu'il restera pour la postérité. Je reviens sur des mémoires ancestrales de la culture portugaise, je filme des rituels et des traditions parce que j'ai besoin d'être dans la transmission. Le film ne disparaitra jamais (contrairement à moi), il témoignera pour toujours de ces croyances, de ces pratiques, de ces pensées magiques du Portugal que j'ai voulu raconter. C'est ce qui compte le plus pour moi sur le long terme. Après disons que sur le court terme, je serais heureuse en tant que réalisatrice qu'il puisse être vu par le plus grand nombres de spectateurs. Je fais un cinéma exigent mais j'ai envie qu'il reste populaire. Lorsque j'ai appris cette sélection à la Semaine de la Critique je sentais que désormais je n'avais plus à m'inquiéter.

 

Avez-vous été capable de rester positif et créatif au moins?

 

Oui bien sûr, cette sélection m'a redonné du grain à moudre. C'est un accélérateur, elle remplit d'énergie et d''envie de faire du cinéma.

 

Dans quelle mesure votre parcours d'actrice et de metteur en scène ainsi que la réalisation de vos courts métrages primés vous ont-ils préparé à la réalisation de votre premier long métrage?

 

Lorsque j'ai réalisé mon premier court-métrage, j'avais déjà en tête de réaliser ALMA VIVA. C'est mon désir de filmer la région de Tras-Os-Montes (les montagnes du nord est du Portugal) d'où est originaire ma mère qui me pousse vers la réalisation de fiction au cinéma. J'ai commencé à écrire mon long-métrage et en parallèle, j'ai réalisé deux courts-métrages dans le village de ma mère, un film d'été SOL BRANCO et un film d'hiver CAMPO-DE-VIBORAS. Ces deux courts-métrages m'ont permis de préparer le terrain, de faire tourner les habitants (les préparer au long-métrage en amont) et de me familiariser avec des décors. Même si je suis originaire de ce village, que les gens m'ont vu naître, il fallait les préparer à faire du cinéma. C'était tout nouveau pour eux. Dans le long-métrage, on retrouve des visages et des décors de mes courts-métrage précédent. Avant de faire de la fiction, je faisais de la mise en scène au théâtre et j'avais réalisé seulement deux films documentaires. Le théâtre m'a beaucoup apporté en termes de cohésion d'une équipe. J'ai monté des spectacles ambitieux avec peu de moyens qui nécessitait un réel investissement de la part de l'équipe, avec des décors et une mise en scène riches. Je m'aperçois que dans ma façon de gérer l'espace dans mes films, la circulation des corps et des mouvements de caméra j'emprunte beaucoup à mon expérience de mise en scène au théâtre.

La réaction que vous avez eue pour Invisível Herói a été incroyable, imaginiez-vous que vous obtiendriez ce type de réaction pour votre film?

 

Je ne peux pas deviner l'avenir malheureusement ! Mais je serais très heureuse qu'ALMA VIVA soit reçu aussi chaleureusement.

 

Félicitations pour la première mondiale d'Alma Viva à la 61e Semaine de la Critique, qu'est-ce que cela signifie pour vous de revenir au festival et de faire partie d'une programmation aussi incroyable?

 

Être à la Semaine de la Critique ça veut dire beaucoup pour moi. C'est là-bas que j'ai eu l'honneur de présenter deux de mes court-métrages, CAMPO DE VIBORAS (en 2016) et INVISIVEL HEROI (en 2019), c'était déjà incroyable d'être invité deux fois ! Alors revenir une troisième fois, avec mon 1er long métrage, c'est vraiment une immense joie ! Disons que j'ai la chance de me sentir accompagnée. La fidélité qu'ils m'accordent me donne de la confiance, je me sens soutenu vraiment.

 

Alma Viva est également en compétition, cela vous met-il une pression supplémentaire ou pourrez-vous profiter du festival sans trop penser aux récompenses?

 

Je ressens une certaine pression c'est vrai mais j'essaye de la mettre de côté, j'e n'ai pas envie qu'elle prenne trop de place. J'ai tellement stressé déjà avec le tournage, j'ai mis beaucoup d'énergie dans ce film. Désormais, j'ai envie de profiter de cette sélection à Cannes, de me réjouir surtout. Le film ne m'appartient plus, il va rencontrer son public, je suis libre désormais. Je pense aux prix de temps en temps, je me laisse aller à des rêveries. Je serais très heureuse d'offrir un prix à mon équipe surtout, il y a tellement de gens qui ont tant donné, qui ont cru à cette folle aventure, qui m'ont fait confiance et qui m'ont soutenu surtout dans les moments difficiles. Pour un premier long-métrage, un prix peut tout changer. Si ça arrive ce serait merveilleux mais sinon c'est déjà très bien d'être sélectionné.

Quelle est l'importance des plateformes comme la Semaine de la Critique pour soutenir les cinéastes indépendants?

 

La Semaine de la Critique est une sélection unique. Seuls 7 long-métrages en compétition sont choisis, c'est très peu. Cela permet de porter une réelle attention à chacun d'entre eux. Il y a un esprit très chaleureux à la Semaine de la Critique, presque familiale, on y va pour voir des films et en parler vraiment. On porte moins d'attention aux paillettes pour se concentrer sur l'essentielle, les réalisateurs et leur film. C'est l'impression qu'ils me donnent d'être très exigeants et fidèles. Lorsqu'ils aiment un film c'est passionnément.

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Comment est née Alma Viva, qu'est-ce qui a inspiré votre scénario?

 

Le projet est né d'un sentiment d'injustice que j'ai ressentie à la mort de ma grand-mère maternelle. J'avais une vingtaine d'années et j'ai vu mes oncles et mes tantes se déchirer autour de sa dépouille pour une vulgaire question d'argent. Elle n'était pas encore enterrée qu'on se disputait déjà pour savoir qui allait payer sa pierre tombale. Elle est restée sans sépulture pendant deux ans. Cette brutalité dans les rapports humains m'a frappé au point de vouloir en faire un film. J'avais besoin de comprendre ce qui pouvait mener à ça. De cette histoire personnelle, il reste seulement une scène dans le film.  Parce que très vite mon attention s'est focalisée sur la relation d'une grand-mère avec sa petite-fille. Une histoire d'amour entre deux générations de femmes, celle d'avant et celle d'aujourd'hui, liées à tout jamais par un héritage puissant. ALMA VIVA c'est donc l'histoire de Salomé (9 ans) qui revient au Portugal le temps d'un été auprès de sa grand-mère adorée. C'est le Portugal du soleil, des bals, des après-midis de pêche à la rivière. Mais c'est aussi le Portugal des sorts, des esprits et des morts. Lorsque sa grand-mère meurt brusquement dans des conditions étranges, Salomé découvre un héritage troublant. Comme sa grand-mère, elle a le pouvoir de renouer avec des forces invisibles.

Lorsque vous travailliez sur un long métrage comme Alma Viva, quelle flexibilité vous accordiez-vous à vous-même et à vos acteurs avec votre scénario?

 

J'ai toujours nourri mes récits de situations et de décors réels, de personnes existantes. J'attache énormément d'importance à la crédibilité des situations et des acteurs que je filme. C'est sans doute lié à mon expérience de spectatrice qui aime à croire à ce qu'on lui raconte. Ce n'est pas tant que je cherche à me rapprocher d'une certaine vérité, j'ai bien conscience que le cinéma est toujours une représentation de la réalité (même le documentaire). C'est plutôt une question de point de vue, une façon de poser son regard. Le cinéma nous donne la force de pouvoir regarder vraiment, alors autant y aller franchement en étant pleinement dans le réel. Sans céder à un naturalisme paresseux mais en créant des situations particulières pour que l'extraordinaire surgisse du réel. Dans ALMA VIVA, j'ai porté une attention toute particulière à l'étude du terrain et des sujets que je raconte. Je me suis longuement documenté sur les pratiques de la sorcellerie (au Portugal et ailleurs). C'est à partir de ces éléments réels que j'ai reconstitué des rituels spécialement pour le film. La grande majorité des acteurs sont des non-professionnels de la région, car il me semblait très important de respecter le dialecte local sans tomber dans la caricature. Les quelques acteurs professionnels qui jouent dans le film ont dû composer avec cette exigence d'intégration et se montrer d'autant plus convaincant, pour nous faire croire qu'ils font partie de la communauté. Je travaille très peu avec le scénario en main, je passe surtout beaucoup de temps à parler avec les personnes que je vais filmer, j'ai besoin de les connaitre. Je les observe beaucoup en amont du tournage et une fois sur le plateau au moment de tourner je fais tout pour qu'elles se laissent regarder (filmer) telles qu'elles sont, dans un lâcher-prise. Je mets de côté les dialogues et je me concentre sur les besoins de la situation. Les corps et les voix savent mieux que l'auteur ce qu'ils doivent faire dans telle ou telle situation. J'ai une grande confiance aux acteurs que j'ai choisis, ils sont capables d'être dans le présent et de sentir quand ce qu'ils font ou ce qu'ils disent est juste ou pas C'est vraiment un travail d'équipe. Tout le travail consiste à créer les conditions idéales, le cadre parfait pour qu'ils puissent être juste dans la situation que propose le scénario. Je réécris souvent les dialogues en fonction de qui va jouer le rôle, le casting m'aide à affiner mes scènes.

Quelle a été votre expérience de travail avec Lua Michel qui joue Salomé, comment avez-vous procédé pour le casting de ce rôle?

 

Vous ne le savez sans doute pas mais Lua Michel c'est ma fille. À vrai dire, je n'avais jamais envisagé de travailler avec ma fille pour ce long-métrage, l'héroïne avait 11 ans au scénario. J'ai passé beaucoup de temps à rencontrer des petites filles en casting.  Mais ma fille à démontrer un désir de jouer. Et ne pas lui laisser sa chance de passer des essaies pour mon film n'aurait pas été juste. Alors je l'ai filmé, d'abord à reculons. C'était une dure charge que de prendre cette décision, c'était une grande responsabilité. Mais, Lua s'est imposée, elle s'est emparée du rôle de façon tout à fait naturelle. C'est alors devenu une évidence ! On a donc rajeuni le personnage, Salomé a 9 ans dans le film. Car en plus de faire preuve de maturité, d'un plaisir inconditionnel de jouer et d'une grande intelligence émotionnelle, Lua avait une connaissance du terrain innée. Elle connait très bien le village et ses habitants, pour y être aller depuis qu'elle est née, et elle parle le français et le portugais. C'était donc la meilleure chose qui pouvait nous arriver. La grande particularité de notre tournage, c'est qu'en plus d'avoir sa mère comme réalisatrice, Lua avait son père comme directeur artistique. Travailler en famille implique une certaine discipline. Nous avons fait appel à une coach Manon Garnier pour accompagner Lua. Nous avons établi des règles strictes entre nous, il y avait le temps du travail sur le plateau et le temps du repos à la maison. Je veillais donc à ne pas lui parler de son rôle. En revanche, on n'a pas pu l'empêcher d'assister (indirectement) à de longues discussions enflammées entre ces parents au moment de la préparation du film. Malgré nous, Lua a eu accès de façon plus ou moins direct à toutes les étapes de maturation du film. Tout ça a permis que pendant le tournage, le travail se soit déroulé avec beaucoup de fluidité. C'était vraiment émouvant de la voir incarner Salomé, elle était parfois plus concentrée que certaines actrices professionnelles. Elle nous a tous impressionnée. Le tournage a été pleins d'émotion et c'était une vraie belle aventure en famille.

Y a-t-il eu une scène en particulier qui a été difficile à filmer pour vous ?

 

La séquence la plus complexe a été celle du cortège funéraire qui traverse le village qui est en train d'être évacué à cause d'un incendie. Il fallait gérer deux actions en simultanée, créer le chaos et l'urgence de l'incendie tout en gardant le recueillement d'un moment solennel d'une marche funèbre. J'ai passé beaucoup de temps au découpage de cette séquence, à la chorégraphie des figurants, sans compter les aspects plus techniques des machines à fumées (VFX), des animaux, des véhicules et des figurants. C'était vraiment un grand défi surtout qu'il faisait très chaud.

"À chaque étape du travail, les conseils varient selon que nous soyons en écriture, en tournage ou en post-production. Je suis toujours très curieuse d'entendre ceux qui m'ont précédé me raconter leur histoire."

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D'où vient votre passion pour le cinéma?

 

J'ai grandi en France dans une famille de parents portugais émigrés qui ont fui la dictature au Portugal, la misère économique et la guerre coloniale dans l'espoir d'avoir une vie meilleure. Ils sont venus en France pour travailler. Il n'y avait pas de livres à la maison, pas de sorties au théâtre ou au cinéma. C'est l'école qui m'a enseigné le goût de la lecture et du théâtre. Enfant, je passais mon temps à observer les gens, j'organisais des spectacles à la maison où j'imitais les membres de ma famille. Adolescente, j'ai d'abord rêvé d'être comédienne. Lorsque j'ai découvert Antigone au collège ça a été un choc. J'ai demandé à mon père de me payer des cours de théâtre. J'ai donc commencé par une formation d'actrice avant de faire de la mise en scène. Mon désir de faire des films est arrivé assez tôt, j'avais une petite caméra DV au lycée et je filmais mes amies, ma famille, mon quartier. Je sentais bien que les images avaient un pouvoir particulier, elles mettaient à distance le réel tout en le captant vraiment. Elles permettaient de saisir à tout jamais un moment et de le charger d'une certaine émotion qui ne me laissait pas indifférente.

 

A quel point votre approche du cinéma a-t-elle changé depuis votre premier court-métrage?

 

Je ne crois que pas que mon approche ait changé. Il y a beaucoup de mes courts-métrages dans mon long-métrage. Les bases ont été jeté dès le début. J'ai l'impression de creuser un sillon, d'approfondir des éléments de narration, un champ lexical que je ne maitrisais pas tout à fait encore et que je tente de mieux appréhender. Ça ne veut pas dire que je maitrise désormais, il y a encore beaucoup de choses que je dois approfondir et développer. Chaque film est une nouvelle écriture mais je sens que mes obsessions tournent toujours autour des mêmes questionnements.

 

Y a-t-il des astuces ou des conseils que vous auriez aimé recevoir avant de commencer votre voyage cinématographique?

 

J'ai eu la chance de faire de belles rencontres dans mon parcours, j'ai croisé des gens sur mon chemin qui m'ont apporté un peu de leur expérience et qui me l'ont fait partager. Je ne saurais pas dire exactement de quoi il s'agissait. À chaque étape du travail, les conseils varient selon que nous soyons en écriture, en tournage ou en post-production. Je suis toujours très curieuse d'entendre ceux qui m'ont précédé me raconter leur histoire. Ces rencontres sont précieuses, elles font gagner du temps et du discernement. Après, rien ne vaut l'expérience du terrain. Malgré les conseils, on fait toujours des erreurs et c'est elles qui sont le meilleur enseignement !

 

Quelle a été la leçon la plus précieuse que vous ayez apprise en réalisant Alma Viva?

 

La persévérance ! Faire un film c'est savoir accepter les imprévus et s'adapter à toutes les situations. Il y a eu tellement de rebondissements, de contretemps, d'accidents, il a fallu chaque fois garder son sang-froid et rebondir. La grande leçon que je tire de cette expérience c'est de croire que derrière chaque obstacle il y a une solution, que derrière chaque imprévu se présente une autre façon de voir les choses qui peut s'avérer meilleure. Par exemple, et pour ne citer que celui-là car j'en aurai bien d'autres, j'avais choisi depuis deux ans une maison magnifique comme décor principal. À cause de la pandémie, la dame âgée qui vivait dedans a pris peur de voir débarquer une équipe de cinéma. J'ai dû renoncer à tous mes rêves de circulation de caméra dans cette maison. J'étais désemparée. Après une nuit de sommeil ; j'ai décidé d'ouvrir la maison de ma grand-mère maternelle, qui était restée fermée depuis sa mort il y a 10 ans suite aux disputes familiales. Nous avons fait un grand nettoyage dans la maison pour les besoins du film et par la même occasion nous avons remis de l'ordre dans ces vieilles histoires de famille qui devenaient encombrantes. C'était un mal pour un bien.

Et enfin, qu'aimeriez-vous que le public retienne d'Alma Viva?

 

Il y a une phrase dans le film qui m'accompagne depuis le début de l'écriture et qui résume très bien cette pensée :  "Les vivants ferment les yeux des morts, et les morts ouvrent les yeux des vivants". On ne pense jamais seul, on pense avec les morts et les vivants. Ceux qui nous précèdent sont porteurs d'enseignement. J'aimerai que les gens en sortant de la salle ressentent ce lien sensible que nous entretenons, plus ou moins consciemment, avec nos ancêtres.